Les stratégies des jeunes
Por Alice Lancien |
CRÍTICA URBANA N. 41 |
Les processus de gentrification des quartiers populaires de centre ancien ont un effet direct sur les places qu’occupent les jeunes en ville, produisant des dynamiques de déplacements résidentiels ainsi qu’une concurrence symbolique et physique pour l’espace. Comment font-ils·elles face à ces processus de changement urbain ?
La gentrification constitue un vaste champ de recherche qui analyse l’embourgeoisement de la population des anciens quartiers populaires, provoquant le déplacement des classes populaires loin des centres-villes.
Les gentrifications des quartiers de centre ancien au prisme des jeunesses populaires
Les causes de ces processus et leurs effets sur les populations prennent des formes différentes en fonction des situations locales, si bien qu’on parle aujourd’hui de processus de gentrifications au pluriel. La manière dont le capitalisme urbain s’empare de chacune des villes, dont les politiques urbaines favorisent ou freinent l’embourgeoisement, les spécificités du tissu urbain et des rapports sociaux divergent en effet d’une ville à l’autre. Les quartiers populaires de centre ancien font également face à d’autres processus qui les modifient en profondeur, comme la touristification ou la paupérisation.

La Nuit des jeunes, Raval, Barcelone, 2019. Photo: Alice Lancien.
On sait peu sur choses de la manière dont les classes populaires vivent ces changements urbains qui les concernent pourtant directement. L’expérience spécifique des jeunes est également abordée à la marge des recherches. Quand c’est le cas, on les considère trop souvent comme victimes passives d’un processus sur lequel ils n’auraient pas de prise. Or, la recherche* sur laquelle s’appuie cet article met en évidence la pluralité des pratiques de résistance, d’adaptation et de négociation des jeunes face aux transformations de leur quartier.
Conflits dans les espaces publics et précarité résidentielle
À Paris, les jeunes composent avec un processus concomitant de gentrification et de paupérisation de leur quartier. Au-delà d’une opposition entre «gentrifieurs» et «gentrifiés», les rapports sociaux témoignent d’une triangulation de l’espace social, présente également à Barcelone, dans laquelle les questions raciales jouent également sur les places occupées par les jeunes.
À la Chapelle, la gentrification est principalement due à l’installation des classes moyennes urbaines. Les ménages en quête de logements accessibles dans Paris intra-muros accèdent à la propriété, ou s’installent dans le parc de logements locatifs sociaux parisiens à la faveur des politiques de mixité sociale par l’habitat mises en place par la Mairie de Paris. Depuis les années 2010, le quartier de la Chapelle est également devenu un lieu d’accueil pour les populations fuyant les crises au Moyen-Orient et en Afrique Subsaharienne. Du fait de sa proximité avec les gares et de la présence d’associations d’aide aux réfugiés, de nombreuses personnes, parfois en grande précarité, viennent passer la journée dans le quartier.

Des jeunes dans un jardin de La Chapelle, Paris, 2018. Photo: Alice Lancien.
Au quotidien, cette diversification de la population provoque de nombreux conflits dans les espaces publics et des controverses sur la légitimité ou non à occuper l’espace. L’arrivée des classes moyennes et les projets de requalification urbaine conduisant à une amélioration des infrastructures (équipements publics, nouveaux commerces, espaces publics rénovés) correspondent à une attente de la part des jeunes, notamment pour celles et ceux qui s’inscrivent dans une trajectoire d’ascension sociale. Ils imaginent ainsi bénéficier de la revalorisation physique et symbolique de leur quartier. Ils sont au contraire peu à peu relégués spatialement et leurs pratiques des espaces publics se trouvent davantage encadrées pour répondre aux normes imposées par les classes moyennes lors des réunions publiques. C’est par exemple le cas de l’usage des deux roues dans les places du quartier (trottinettes, motos, vélos). Ils sont également désignés par les riverains comme fauteurs de troubles et associés, en tant que personnes racisées, aux réfugiés d’Afrique Sub-Saharienne dont ils cherchent pourtant à se démarquer.
La question du logement est également centrale dans l’expérience des jeunes en centre ancien. À Paris, les politiques du logement garantissent une permanence relative des classes populaires dans la ville, grâce à l’important parc de logements sociaux et à l’encadrement des loyers dans le marché privé. Les prix des loyers restent cependant inaccessibles pour les fractions les plus précaires des ménages populaires. Les jeunes n’ont alors d’autre alternative que le parc de logements locatifs sociaux pour accéder à un logement, et sont contraints de retarder leur départ du domicile familial en attente qu’une place se libère sur les listes d’attentes. À Barcelone, les déménagements liés aux expulsions et les déplacements résidentiels en dehors du quartier sont récurrents et plus importants qu’à Paris, du fait de l’inexistence d’un parc de logements sociaux. Ces déplacements peuvent être subis du fait des dynamiques du marché du logement, mais également voulus, lorsque les jeunes et leurs familles sont dans des stratégies de mobilité sociale et résidentielle.

Affiche de la fête de quartier à La Chapelle, 2018.
« Habiter » le quartier au-delà du domicile
À Paris comme à Barcelone, malgré les conflits d’usages dans les espaces publics et les déplacements résidentiels, les jeunes développent des stratégies pour maintenir leur présence en ville, composant avec les inégalités auxquelles ils et elles sont confrontés. Ces stratégies peuvent être individuelles, construites avec les membres de la famille ou le groupe de pairs, mais également collectives, en lien avec les associations jeunesse et les réseaux communautaires de quartier.
Concernant les conflits d’usages dans les espaces publics, l’enquête a révélé de nombreuses stratégies d’évitement, de contournement et d’organisation collective qui leur permettent de maintenir leurs sociabilités populaires dans le quartier. Les jeunes s’appuient sur les structures jeunesse pour trouver des soutiens auprès des institutions, ou pour organiser des prises de paroles collectives. C’est le cas, à Paris comme à Barcelone, de l’organisation d’une nuit dédiée aux jeunes dans le cadre de la fête de quartier, au cours de laquelle ils et elles dénoncent les problématiques vécues dans leur quartier (discriminations raciales, inégalités d’accès au logement et à l’emploi).
Malgré les déplacements résidentiels, l’enquête à Barcelone a montré que les jeunes ayant été contraints de déménager hors du quartier reviennent chaque jour dans le Raval pour leurs pratiques quotidiennes. Cette manière d’habiter le quartier au-delà du domicile, qu’on retrouve plus ponctuellement à Paris, renvoie à la notion de « continuités populaires » développée par le géographe français Matthieu Giroud. Certains choisissent de rester scolarisés dans leur quartier d’origine, ou maintiennent leurs activités au sein des structures jeunesse, prenant pour cela appui sur les soutiens familiaux et les solidarités de quartier. Ils et elles peuvent ainsi continuer de bénéficier des ressources du centre-ville telles que l’accès au bassin d’emploi, la fréquentation des infrastructures éducatives et culturelles, ou le développement de sociabilités anonymes propres aux métropoles.
Vers une ville par et pour les jeunesses populaires
Cette recherche permet d’esquisser des pistes d’intervention pour aborder la problématique des jeunesses populaires dans les villes soumises à des processus de gentrifications. Du point de vue de la recherche, c’est d’abord par une approche compréhensive, au plus proche du sens que les jeunes mettent dans leurs pratiques, que nous parviendrons à comprendre leurs pratiques et à identifier leurs besoins, en prenant en compte la diversité des trajectoires sociales, d’immigration, des parcours résidentiels, mais également des dimensions raciales et de genre. Évitant l’essentialisation de la jeunesse, on ne parle alors plus de « la place » de « la jeunesse » mais « des places » « des jeunesses » au pluriel en ville. Du point de vue des politiques urbaines, cette enquête a mis en évidence l’importance de renforcer les politiques de logement social et l’accès au logement pour les jeunes dans un contexte de crise du logement, ainsi que le rôle des infrastructures locales (associations, équipements publics, réseaux communautaires) pour garantir la permanence des classes populaires en ville et leur permettre de maintenir l’accès aux ressources des quartiers centraux. Les politiques urbaines actuelles se doivent de considérer les jeunes comme acteurs à part entière des transformations urbaines et de répondre à leurs attentes.
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* Enquête ethnographique réalisée dans le cadre de ma recherche doctorale entre 2018 et 2021 à la Chapelle, un quartier populaire d’immigration du Nord-Est parisien, et dans le Raval à Barcelone. L’enquête a donné notamment lieu à la réalisation de 25 entretiens semi-directifs, d’ateliers collectifs de production vidéo avec des jeunes qui fréquentaient ces structures jeunesse. Ayant entre 14 et 25 ans, ils et elles font partie de la fraction précaire des classes populaires, inscrits dans les histoires d’immigration de chacun des quartiers. Pour consulter les vidéos : https://jeunesdequartier.fr/articles/grandir-dans-un-quartier-populaire-en-gentrification-a-barcelone et https://jeunesdequartier.fr/videos
Note sur l’auteure
Alice Lancien est sociologue-urbaniste, docteure en études urbaines de l’Université Paris Nanterre et l’Université Autonome de Barcelone. Elle a été associée fondatrice de la coopérative d’urbanisme et participation citoyenne Raons à Barcelone, et enseigne actuellement la sociologie à l’université Aix-Marseille (France).
Para citar este artículo:
Alice Lancien. Rester en centre ancien malgré la gentrification. Les stratégies des jeunes. Crítica Urbana. Revista de Estudios Urbanos y Territoriales Vol. 9, núm. 41, Gentrificación. A Coruña: Crítica Urbana, septiembre 2026.









